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Peinture

Senem Diyici peint comme elle chante et chante comme elle respire.

 

Le chant, elle l’apprit dès l’âge de cinq ans avec son père, dans le quartier européen d’Istanbul, où se mêlent arméniens, grecs, hongrois, ita- liens, français et juifs ; cultures diverses dont elle fera son miel. Autant de greffons sur l’arbre kurdo-arménien qui donneront ce feu follet aux richesses contrastées : Senem. En 1969, elle enregistre son premier disque, Nar Hanim ; elle a seize ans. Dès lors, toujours en mouvement et toujours en éveil, au hasard des routes, des chemins et des sentiers buissonniers qu’elle parcourt, Senem croise la musique ottomane clas- sique, les musiques populaires turques et la musique anglo- saxonne, et construit amoureusement, savamment, son univers musical. En 1973, elle enregistre son deuxième album, Ham Meyva, puis part pour l’Europe.
La peinture, elle l’apprit aussi avec ce père aux sandales de rêve, effleurant le monde, vivant de peinture et de poésie et survivant d’un poste de fonctionnaire à la Marine.
Toutefois, la peinture, Senem ne la prati- qua que débarquée en France dans les années 80… pour survivre — étrange renversement —, avant de vivre de la musique, vendant à la sauvette, jusque dans la cour du Louvre, des aquarelles des monuments parisiens ! Et ce n’est que depuis 1997 qu’elle se donne à la peinture et qu’instantanément, elle est peintre, ou plus exactement qu’elle est le peintre qu’elle devait être. Il est des peintres qui ne se trouvent que lentement. Estève qui dessine et peint dès l’âge de quinze ans, Estève n’est Estève qu’à l’approche de la cinquantaine ; trente- cinq années pour que, d’aussi loin qu’on voie un de ses tableaux parmi les tableaux de dix autres peintres, on s’écrie : un Estève ! Il en est qui sont eux-mêmes dès les premières toiles. Bernard Buffet est de ceux- là… Senem Diyici également. Instantanément, elle a son univers et sa manière; très vite, elle invente et maîtrise sa technique : l’huile sur verre. Ces glacis subtils et intenses, légers et profonds, elle les dépose directement, d’un seul jet, sur le verre même avec un sens sur le verre même avec un sens inné de la composition et de

 

la couleur; sa technique ne permet pas plus les repentirs que l’aquarelle. Ses œuvres ne sont pas nommées, un titre les réduirait et les enfermerait, Senem veut que le spectateur soit libre et entre dans ses auberges espagnoles. Voyage cosmique, dans les abîmes tumultueux ou apaisés de l’univers, diront les uns ; voyage biologique, au cœur de la cellule, aux origines tortueuses de la vie, diront les autres. Macrocosmes ? Microcosmes ? Ces œuvres sont sans échelle, comme le sont les œuvres parfaitement composées.

J’ai le souvenir d’un récital de Senem où les mélodies traditionnelles, venues d’Arménie, d’Anatolie et d’Azerbaïdjan, s’enchaînaient en une longue prière aux modulations infinies et subtiles, du souffle et du murmure au cri. Il en naissait une impression bouleversante de fragilité et de force mêlées qui vous menait au bord des larmes. Une fragilité et une force qu’on retrouve dans les œuvres peintes de Senem qui sont, sinon une prière, une longue méditation sur le monde et, en ce sens fort, oui, des œuvres cosmiques. Senem peint comme elle chante, comme elle est. Et si tous ces tableaux n’étaient que des autoportraits ? S’ils étaient un voyage au cœur de Senem ? Avant de disparaître peintre méconnu, son père, par désespoir, brûla tous ses tableaux. Senem n’aura pas à brûler ses tableaux.

Jean Pierre Verdet, Astrophysicien.